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> 24h au marché de Cayenne

Auteur : Kader Ravin
Département Sociologie  Université Haute Bretagne, Rennes 2
Date : Octobre 2005



Les jours de marché ont lieu trois fois par semaine à Cayenne ; le Mercredi, le vendredi et le samedi. Ces journées commencent très tôt le matin, aux environs de 6h30, pour finir en début d’après midi, vers les 13h30 – 14h00.
Tout le monde en Guyane, ou presque, dit savoir comment se déroule une journée de marché. Mais en fait les guyanais réduisent le terme de « journée » à l’activité commerciale qui se déroule durant toute la matinée.  En réalité ceux qui savent  ce qui se passe sur cette place avant et après l’heure de pointe, sont beaucoup moins nombreux ; d’où l’envie de porter mon regard sur ce lieu particulier de la ville de cayenne.


Observation d’un quartier durant un jour et une nuit.

_Localisation spatio-temporelle de l’observation :
Le lieu que j’ai décidé de choisir pour mon observation est la place du marché de Cayenne, en Guyane. Situé à l’extrémité ouest de l’île de Cayenne, le marché est le lieu de rendez vous, non seulement des Cayennais, mais également des habitants venant de diverses communes pour vendre ou acheter des produits locaux.

Carte de cayenne
 
Photo satellite de cayenne
Fig.1 : Carte et photo aérienne de L’île de Cayenne situant entre autre, la zone d’observation.

 

 

Première partie de l’observation

 

 Jeudi 27 Octobre 2005 – 18h00 à Vendredi 28 Octobre 2005 – 06h00

_18h00
La journée touche à sa fin, il est 18h00 et la plupart des boutiques de Cayenne ferment généralement aux environ de 19h, à l’exception de certains « magasins chinois » qui eux peuvent rester ouverts jusqu’à 21h. Je me trouve au sud de la place du marché, ce qui me donne une vue plutôt globale du lieu. Il y a très peu de personnes qui marchent dans le quartier, environ une petite dizaine qui est simplement de passage. Certaines personnes se rendent d’un pas légèrement pressé à la boulangerie qui se trouve sur ma droite, la plupart ressortant principalement avec quelques baguettes ; il faut dire qu’à cette heure ci on n’y trouve plus grand-chose.

* L’utilisation du terme « boutique » n’est pas hasardeuse, car elle me semble plus appropriée que « commerce », face aux particularités du pays. Il faut en effet faire une distinction entre les commerces que nous connaissons en métropole comme étant des boutiques (boutiques de vêtements, chaussures,  parfumeries, etc…) et les commerçants chinois ( voir fig.5 en annexes) que nous appelons plus  familièrement  « les chinois », qui font plus penser à des sortes d’épiceries généralisées où on trouve un peu de tout, aussi bien des aliments que des produits à usage domestique, bureautique, informatique, mais aussi des vêtements et chaussures.

Il y a également très peu de circulation, le quartier étant plutôt excentré, ce n’est pas vraiment un lieu de passage choisi par les automobilistes et les utilisateurs d’autres types de véhicules. Ainsi en l’espace d’une heure je compte à peine 18 voitures qui passent dans le quartier, dont 6 qui s’arrêtent un instant devant la boulangerie, le temps d’acheter du pain, 7 motocyclistes de passage et 5 cyclistes également de passage.
Au total 35 piétons (3 enfants dont l’âge semble être compris entre 9 et 12 ans, 8 adolescents entre 13 et 17 ans, 17 jeunes adultes dans la vingtaine, 4 adultes entre 30 et 60 ans environ, et enfin 3 personnes du troisième âge) auront pénétré la zoné étudiée, dont 6 rejoignant leur habitation, 24 étant juste de passage, et enfin 5 mendiants ou « Sans Domicile Fixe » préparant leurs lieux de couchage situés à des endroits qui semblent de toute évidence stratégiques ( sous des toitures, dans des coins à l’abris du vent…).

place du coq, marché de cayenne

Fig. 2 : Au premier plan, la Place du Coq, puis juste derrière le Hall du Marché de Cayenne

_19h00
La nuit commence à tomber, les commerces chinois qui entourent la place du marché commencent à rentrer leurs étalages, la boulangerie est sur le point de fermer, et les quelques autres boutiques du quartier ont déjà baissé leurs rideaux. Le quartier devient très sombre, et on peu alors remarquer que si certaines habitations commencent à s’éclairer, d’autres semblent l’être déjà depuis un moment. D’une façon générale les maisons qui sont exposées au soleil couchant semblent allumer leurs lumières bien après les autres. La place du marché n’ayant pas d’éclairage en son milieu, seules les rues sont légèrement éclairées par les quelques lampadaires qui les bordent. Les trottoirs, quant à eux sont très sombres et presque déserts. Le silence prend peu à peu place, de temps en temps troublé par les aboiements des chiens errants et par les rares voitures qui passent. Les piétons se font de plus en plus rares, en une heure j’en compte à peine cinq qui passent dans le quartier.

_20h00 à 23h00
Le quartier est très calme, si calme qu’on peut légèrement entendre le bruit des émissions de télévisions qui sont suivies par les habitants du quartier. Ainsi il est 19h00 lorsque je crois reconnaître le générique du journal télévisé local. Il ne se passe rien ou presque. Le passage de véhicule est exceptionnel, à peine quatre voitures en trois heures. Seuls quelques chiens errants, maigres et sans poils me tiennent compagnie et courent dans la rue comme s’ils étaient devenu  les nouveaux maîtres du quartier. De temps à autres on entend certains mendiants parler entre eux ou alors seuls, des éclats de voix, des bruits de mouvements qui se font entendre et disparaissent aussitôt, mais qui rappellent que le quartier n’est pas complètement vide. Cette impression de ville morte est d’autant plus impressionnante lorsqu’on connaît Cayenne et que l’on sait qu’à quelques centaines de mètres de là, la vie continue sur la « Place des Palmistes » (voir plan,fig.1), où certaines personnes se retrouvent le soir autour des roulottes pour manger un sandwich, des frites, ou même une glace, ou encore pour aller au cinéma qui se trouve juste à côté.
Il est 22h07 lorsqu’un bruit particulier vient animer le quartier. C’est un bruit étrange, lointain et aigue, comme un sifflement qui se rapproche. Au bout de 5 minutes un homme apparaît, torse nu, poussant un cadi de supermarché rempli de bidons et de jerricanes d’eau. Le sifflement que j’entendais était celui du cadi qui grinçait, l’homme quant à lui est silencieux dans son effort, et passe sans me remarquer. C’est sans doute un mendiant qui est allé se procurer un stock d’eau potable (ou presque) et qui le ramène à l’endroit où il s’est installé.
A 22h37 une camionnette passe devant moi, mais plutôt que d’aller tout droit (vers le nord) ou de tourner à droite (vers l’Est), comme les autres véhicules qui passent et se dirigent vers le centre de Cayenne, celle-ci tourne à gauche (vers l’ouest)  vers une voie qui ne la mène nulle part.  Les rues qui entourent le marché étant faites de sens uniques, cette camionnette, si elle avait continué son chemin aurait été forcée de repasser devant moi. Mais je n’y ai pas porté attention sur le coup.


_23h00 à 00h00
Il est presque 23h00 lorsque j’entends des bruits de ferraille en provenance du hall du marché. Je ne vois pas ce qui s’y passe derrière, et je décide de faire le tour pour aller voir. J’y retrouve la camionnette qui avait disparu plusieurs minutes auparavant et 4 personnes qui sont en train de monter des stands de vente pour le marché. Plus tard d’autres véhicules, venus en renfort  feront leur apparition pour monter d’autres stands de vente.
A minuit la plupart des stands sont montés, il aura fallu à peu près une heure pour qu’une dizaine de personnes mettent en place les premières structures du marché. Entre temps aucun piéton n’est passé dans la zone de l’étude, et seules deux voitures sont passées.


_00h00 à 05h00
Une fois les stands installés, et les ouvriers partis, le quartier reprend son calme. La majorité des lumières qui donnaient encore preuve de vie dans les maisons s’éteignent tour à tour entre minuit et deux heures du matin. Trois de ces demeures garderont un éclairage que l’on peut qualifier de veilleuse (une lumière reste allumée soit à l’intérieur soit à l’extérieur de la maison), dont deux qui resteront également éclairées par les flashes provenant des écrans de télévisions restés allumés.
Durant ces cinq heures je ne compte que deux voitures, et deux piétons de passage dans le quartier, mais ces derniers valent la peine d’être cités.
Il est environ 2h45 quand le premier homme passe à quelques mètres de moi. Il vient du sud de la zone étudiée, probablement du quartier que l’on appelle communément « Chicago » ou encore « La Crique » (que l’on peut situer au sud du canal Laussat, au bas de la carte de l’île de Cayenne, figure 1). L’individu marche d’un pas dynamique, un bâton à la main avec lequel il gesticule, et parle seul d’une voix sans retenue et avec des mots dont je ne comprends rien. Il a pour seul habit un short et marche pieds nus dans la rue. A sa vue, ma première réaction est de penser qu’il s’agit soit d’un drogué, d’un mendiant ou alors tout simplement d’un homme saoul. Mais après coup, dans la volonté de rester objectif, je fais l’effort de penser qu’il pourrait s’agir d’une personne victime d’un braquage et dépouillée de tout ce qu’elle possédait, ou d’une éventuelle explication que je n’aurais pas imaginé, bien que…

« La Crique » ou « village chinois » est le quartier chaud de Cayenne. Dans ce quartier à la limite de l’insalubrité vivent différentes communautés étrangères (créoles exclus) : Brésiliens, Georgetowniens, Surinamiens, Dominicains. C’est dans ce quartier et aux alentours que se concentrent les bars-dancing (dominicains pour la majorité), la prostitution, les étrangers en situation irrégulière, et les trafics de drogues.

Il est près de 4h20 lorsque le deuxième individu, un peu similaire au premier, passe dans le quartier en courant. Celui ci est un peu plus habillé que le précédent, bien qu’il ne soit pas non plus chaussé. Son apparition fut subite et brève, mais ne manqua pas de me donner autant de frissons que celle de son prédécesseur.

_05h00 à 06h00
La nuit touche à sa fin, il est 5h30 et Cayenne semble se réveiller peu à peu. Quelques voitures recommencent à passer dans le quartier (sept entre 5h00 et 5h30), le boulanger est de retour sur son lieu de travail, et les premiers producteurs arrivent au marché avec leurs véhicules pour installer leurs étalages. A 5h45 on peur compter une quinzaine de personnes s’activant autour du hall du marché, tous des « producteurs locaux » comme on les appelle, qui viennent s’installer aux places qui leur sont réservées pour vendre leurs produits.
Alors que le ciel est éclairci par les timides premiers rayons du soleil, quelques lumières commencent peu à peu à s’allumer dans certaines maisons. Les chiens errants qui semblent avoir festoyé toute la nuit ont maintenant disparus, discrètement couchés, au calme dans des coins sombres où ils sont à l’abri de cette soudaine activité humaine.
Il est 6h00 du matin, et la vie a repris à Cayenne. Le silence de la nuit est vite remplacé par le brouhaha des conversations entre les marchands qui mettent en place leurs étalages et affichent leurs prix. Quelques véhicules recommencent à circuler dans le quartier, peu nombreux mais variés ; On retrouve en effet en plus des voitures, des cyclistes et des motocyclistes, qui passent et parfois s’arrêtent pour regarder ce qui est à vendre. Les premiers bus arrivent… la journée commence.

Deuxième partie de l’observation >


 

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